monade

Monades

Une fois de plus, Catherine Bernis a voulu rappeler que son oeuvre est constituée de matière, matière qui vient directement de la nature et qui, par conséquent, réagit et change en fonction des phénomènes physiques. Indépendamment du support, l’artiste continue à travailler avec les matériaux les plus purs se trouvant à sa portée, dans cas, il s’agit de fibre de papier. Dans les premières oeuvres de cette série, la fibre conservait la condition plane du papier, présentant des “accidents”, perforations, déchirures et déformations qui créent le terrain. Plus tard, le matériel est soumis à un long processus d’humidification et de séchage pour le transformer en volumes qui augmentent au fur et à mesure que la nouvelle technique domine.

Le paysage a été pendant des années le protagoniste de ses oeuvres. Enfin, ce sont plutôt les composantes du paysage, ses ingrédients, une sorte de description physique du monde. Dans ces tableaux, le paysage était littéralement là, le charbon (des végétaux terrestres décomposés), les fibres (végétales), les pigments (minéraux). Il ne s’agissait pas d’une représentation mais d’une constatation. Rappelons que l’artiste a une étroite relation avec la nature au travers de ses longues promenades dans les forêts du Limousin.
De la même façon que Thoreau fait de la promenade dans la nature un art suprême, elle ramasse, conserve et classe, dans ses tableaux, les feuilles, la terre et les fruits.

De la même manière que les paysages changent avec la mutation de la lumière du jour ou les saisons, Catherine Bernis nous surprend avec cette nouvelle série de natures blanches qui, résistant à la pression de l’identification, nous conduisent au “début de tout”, à ce qui précède ce qui existe, à l’évènement où l’utopie est encore possible, ce qui pourrait être. Nous avons le pouvoir de Choisir comme nous voulons que soit notre monde et, sans s’en rendre compte je pense, l’artiste suscite chez le spectateur une responsabilité écologique, en nous offrant la possibilité de créer à nouveau notre relation avec la nature.

Ce n’est pas un hasard si l’artiste a dénommé toute cette série d’oeuvres Monades, chacune d’entre elles visant à être une substance simple, sans parties, comme les véritables atomes de la nature mais pour lesquels la matière existe, car sans matière, il n’y a pas d’évènements et, sans évènements, il n’y a pas de temps et ces oeuvres doivent fabriquer du temps, un autre temps.

Amelie Aranguren,
commissaire indépendant.

Catherine Bernis wanted to make it clear that her work is made from matter, matter that is sourced directly from nature and therefore reacts to and is shaped by physical phenomena. Whatever the medium, C Bernis still does not break this commitment to working with the purest materials at her fingertips, in this case paper fiber. In the first pieces of this series, the fiber retains the flatness of paper and is marked by a number of “accidents”: rips, tears and deformations that create the terrain. The material is subsequently submitted to a long wetting and drying process to transform it into volumes that grow as the new technique makes its impact.

The landscape has been the focus of her work in recent years. Specifically, the elements of the landscape, its ingredients, a sort of physical description of the world.
The landscape is literally incorporated into those paintings: coal (decomposed plant matter), fibers (plant), pigments (minerals). It was not a representation but rather a realization – remember that the artist has a close relationship with nature built on long walks through the forests of Limousin. Just like Thoreau elevated walking through nature into a higher art, C Bernis also collects, preserves and classifies leaves, the lands and its fruits in her notebooks.

In the same way that landscapes change with the seasons and the daily variations in light, C Bernis surprises us with this new series of white nature scenes in which, resisting the pressure of identification, leads us to the “beginning of it all”, to that which came before what exists today, to the event where utopia, what could be, still has its place. It is we who have the power to choose how we want our world to be and without even realizing it the artist awakens a sense of ecological responsibility in the viewer, offering us the possibility of re-creating our relationship with nature.

It is no accident that the artist has named this entire series of works Mónadas (Monads): each piece is designed as a simple substance, without parts, like the actual atoms found in nature but in which matter exists, because without matter there are no events and without events there is no time and these works aim to create time, another time.

Amelie Aranguren,
independant curator.

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« La peau des choses »

Autrefois restauratrice de tableaux anciens, l’artiste s’inscrit dans cette vieille tradition, lorsque les peintres mélangeaient la poussière du temps à leur toile. Elle transpose ce savoir de la peinture ancienne, pigments, touches, textures et transparences dans une alchimie des matières qui se situe autant dans les règnes végétal, minéral qu’organique. Elle agence sur le tableau des matières broyées, pigments, colle de peau et détritus des toiles d’antan. Le mystère des objets trouvés lors des promenades, écorces d’arbres, racines, lichens, herbes et papiers écrasés, constitue son fil conducteur. Avec des fils de lin et des branches, elle construit des lignes de forces. Avec son regard d’archéologue et à partir d’indices infiniment petits, elle construit une cartographie d’un espace-temps. Lequel ?

La démarche de Catherine Bernis se situe entre la deuxième et la troisième dimension. Le relief évoque îlots, alvéoles, cratères, nids d’insectes et cocons. Cet entre-deux rappelle un fond marin, un devenir-moléculaire au sens de Deleuze. En même temps se déploie une vue d’en haut avec monts, crêtes et plissement de plaques, formations des bassins et plateaux, ainsi que couloirs sédimentaires. Son oeuvre s’inscrit dans une quête de l’impersonnel, de l’indiscernable et de l’imperceptible, cette limite qui sépare la pensée de la non-pensée [1]. En réalisant des paysages qui s’apparentent à des natures mortes tout en filigranes et à un niveau quasiment abstrait, elle explore l’émergence des formes. Se déploie alors un univers entre géologie et architecture.

1. Une pâte blanche, tel un parchemin, constitue sa matière première. L’artiste sculpte une feuille épaisse de 80x80cm en la mouillant, grattant, perforant les diverses strates et en la transformant en relief recouvert d’incisions, scarifications et traces. Au sens de Deleuze [2], ici le but de l’écriture, c’est l’expérience d’un par-delà le sujet. L’oeuvre nous met dans le processus d’apparition des formes venues d’un temps-hors-temps dans une immanence lorsque tout est intérieur à tout. Cette couche infra-mince est le point originel de l’oeuvre de Catherine Bernis. La vulnérabilité de la matière et les entailles de la vie y sont livrées tout en les préservant, espace qui rappelle l’oeuvre de Lucio Fontana.

2. Un journal constitue son laboratoire à idée. Elle prépare le papier avec plusieurs couches de peintures à l’huile et à l’encre, puis elle dessine des croquis sur le vif. Y sont adjointes également photos et coupures de journaux. Des notes mémorisent ses lectures, ses pensées, une phrase, un mot, liant le visible à l’invisible. Comme dans ses tableaux, l’arrière-plan est fait d’un tissu de fibres, striures, taches, traces de pinceaux. Son travail capte le processus de la création : l’apparition des formes qui naissent d’un milieu et en même temps leur disparition, entre figuration et abstraction. Apparaître et disparaître ne s’opposent plus, mais s’engendrent l’un par l’autre.

Jeanette Zwingenberger

Jeanette Zwingenberger, docteur en histoire de l’art, membre de l’Association Internationale des Critiques d’Art (AICA), est commissaire d’exposition indépendante. Galeries Nationales du Grand Palais France, « une image peut en cacher une autre ». La Maison Rouge, Fondation Antoine de Galbert France, « Tous cannibales ». Elle a enseigné au Collège International de Philosophie, Université Paris 1, Panthéon-Sorbonne Paris, histoire de l’art. Membre de l’Association Internationale des Critiques d’Art (AICA), auteure de nombreuses publications dans les revues Artpress, L’Oeil et Beaux Arts magazine.

[1] G. Deleuze, F. Guattari, Mille Plateaux, Paris, Éditions de Minuit, 1980. Désormais cité : MP, p. 342.
[2] Deleuze considérait le Limousin comme son «deuxième pays».

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« Skin of things »

Formerly an art restoration specialist, Catherine Bernis belongs to the old tradition of artists, those that mixed the colors on their canvas with the dust of time. She takes her knowledge of old master paintings, pigments, brush strokes, textures and transparency, and transforms it into an alchemy of material substance, located somewhere between plant, mineral and organic matter. To create her paintings, the artist brings together crushed substances, pigments, animal glue and old disintegrated canvases. The mystery of objects found while rambling in nature, tree bark, roots, lichen, grass and crushed paper, provide the common thread. Flax yarn and branches construct the powerful lines of her canvas. From infinitely small clues, like an archeologist, she constructs a map of space-time. But, Which One?

Located somewhere between the second and third dimension, Catherine Bernis’ relief work evokes small islands, alveoli, craters, insect nests and cocoons. The interval between the two recalls the ocean floor, a ‘becoming-molecular’, in Deleuze’s terms. Unfolding, simultaneously, is a bird’s-eye-view of summits, ridges and faulted plates, the formation of basins and plateaus, as well as corridors of sediment. Her work lies within the quest for the impersonal, the indiscernible and the imperceptible, the boundary that separates thought from ‘non-thought 1. Creating landscapes that resemble still-life paintings with an almost abstract-like filigree quality, Bernis explores the emergence of form, unveiling a universe midway between geology and rchitecture

1. Catherine Bernis uses white paper pulp, similar to parchment, to sculpt a thick 80 x 80 cm sheet. Dampening, scratching and perforating the sheet’s various layers, the artist transforms it into a relief covered with incisions, punctures and scars. In Deleuzian terms, the aim of the script here is an experience beyond subject 2. Her work includes us in a process of the appearance of forms that have come from a time-outside-time, immanent while having no effect outside of it. This inframembrane is the starting point of Bernis’ work. Though protected, the material’s vulnerability and the scars of life are surrendered, here, in a spatial environment that recalls the work of Lucio Fontana.

2. Catherine Bernis’ journal functions as an ‘idea laboratory’. Before making a quick sketch, the artist prepares each page with several coats of oil paint and ink. She adds photographs and newspaper clippings, while notes record her readings, her thoughts, a sentence or a word, linking the visible world to the invisible. Like her paintings, the backgrounds are made up of a fabric of fibers, streaks, stains and brush strokes. The sketches capture her creative process: forms spring up in one place, only to disappear in another, somewhere between the figurative and the abstract. Appearance and disappearance are no longer opposed, and, are instead, each brought about by the other.

Jeanette Zwingenberger

A freelance curator, Jeanette Zwingenberger holds a PhD in Art History and is a member of the International Association of Art Critics (Association Internationale des Critiques d’Art, AICA). She taught art history at the Collège International de Philosophie, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne in Paris and has written for numerous publications including Artpress, L’Oeil and Beaux Arts Magazine. Among the exhibitions she has curated are: Une image peut en cacher une autre at the Galeries Nationales du Grand Palais, Paris, and Tous cannibales at La Maison Rouge, Fondation Antoine de Galbert, Paris.

[1] G. Deleuze, F. Guattari, Mille Plateaux, Paris, Éditions de Minuit, 1980. Désormais cité : MP, p. 342.
[2] Deleuze considérait le Limousin comme son «deuxième pays».